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Les pires formes de revenu ? – partie 3: les actions privilégiées

Nous revoilà dans ma série d’articles concernant les revenus du capital. Si vous ne savez toujours pas où je me situe philosophiquement à ce sujet, je vais vous résumer le tout en une phrase. Chaque dollar de revenu en plus est un dollar de croissance en moins, avec quelques centimes d’impôts en moins dans votre poche. Dans le mot de revenu j’inclue les loyers, les intérêts, les dividendes, les gains de capitaux et les remboursements de capitaux. Je considère ces revenus comme nuisibles tant que l’investisseur est en phase d’accumulation d’actifs, qu’il a une activité professionnelle qui le fait vivre et qui engendre des impôts plus ou moins conséquents, et que ses investissements proviennent de son épargne. Les choses changent lorsque l’investisseur est retraité et/ou a besoin de tirer des revenus de son portefeuille. Mais même dans ce cas, le but de mes articles est de changer le point de focalisation des investisseurs. J’aimerais qu’ils réalisent mieux l’utilité des gains de capitaux et qu’ils ne se laissent pas aveugler par l’argent qu’on leur reverse. Cela d’autant plus si l’investisseur demeure sérieusement imposé.

Et dans ce but, quoi de plus symptomatique que les actions privilégiées? Leur relative popularité au Canada symbolise exactement le problème que j’essaie de soulever. Pour commencer, voyons ce que sont ces actions.

Des obligactions?

Une action privilégiée est un produit hybride entre l’action et l’obligation. Elle paie des dividendes comme les actions, mais le montant est fixe et prédéterminé comme une obligation. Elle n’a pas de date de maturité donc votre paiement demeure le même tant que vous la détenez. Bien-sûr certaines options existent qui vous permettent au bout de disons 5 ans, de recalculer ce paiement en fonction d’un indice quelconque.

L’action privilégiée est un peu moins risquée qu’une action de base car ses dividendes sont cumulatifs. Si par exemple la compagnie ne peut pas payer le dividende prévu en janvier, celui de février devra inclure janvier et février. Au contraire d’une action traditionnelle qui n’a pas de devoir de payer un dividende. De plus, en cas de faillite, les détenteurs d’actions privilégiées sont avant-derniers, juste derrière les obligations, dans la liste des gens à dédommager, là où les détenteurs d’actions traditionnelles sont derniers.

Pourquoi ces obligactions peuvent-elles être attractives?

Des paiements élevés et réguliers

La réponse se trouve en partie dans la description ci-dessus. Étant donné que l’action doit vous payer mensuellement un montant prédéterminé, cela permet à l’investisseur d’avoir une source de revenu prévisible. La plupart d’entre nous préférons avoir des revenus réguliers et c’est aussi l’attrait principal des obligations et des loyers. Si vous rajoutez à ça que le taux mis en avant par les compagnies se situe entre 5 et 6%, vous comprendrez pourquoi cette classe d’actif semble plus attrayante que des obligations fédérales actuelles.

Ce graphique représente les paiements des actions privilégiées américaines en orange, des obligations d’entreprises en bleu foncé, des actions américaines en turquoise et des obligations gouvernementales en gris foncé. Les paiements des dividendes de l’indice boursier américain dans son ensemble (turquoise) sont les plus faibles, et si vous vous souvenez de ma philosophie en introduction, vous savez déjà que c’est ce que je préfère. Ce graphique ne montre qu’une seule face des choses. On ignore la croissance ici pour ne comparer que les revenus. Alors oui, les actions privilégiées portent bien leur nom et vous avez des super paiements mensuels grâce à elles. Mais ce n’est pas tout.

Le traitement fiscal des dividendes

Puisque ces revenus sont classés comme dividendes, vous n’aurez pas à subir, comme avec les obligations, la lourde imposition des intérêts. Les dividendes d’origines canadiennes sont un moyen très efficace pour gagner de l’argent sans être imposé, jusqu’à un certain seuil. J’en parle ici. Renseignez-vous sur votre situation personnelle pour savoir si et jusqu’à quel point vous pouvez en bénéficier. Compte tenu de cette fiscalité avantageuse, les actions privilégiées sont intéressantes à détenir dans un compte taxable. Si vous avez d’autres investissements qui seront imposés plus durement, ceux-ci auront leur place dans un CELI ou dans vos REER.

Alors pour résumer nous avons:

  1. des paiements mensuels garantis tant que l’entreprise est solvable,
  2. des taux de paiement qui défient toutes les autres classes d’actifs,
  3. des paiements qui, selon les situations des investisseurs, peuvent ne pas être imposés avant un certain seuil.

Pourquoi hésiter alors? Il semble que nous avons là le meilleur des 2 mondes. Je vais maintenant m’attaquer aux 3 points ci-dessus

Le problème des paiements fixes

Puisque les paiements sont déterminés d’avance par la compagnie, vous ne bénéficiez pas vraiment de la profitabilité de cette même compagnie dans le temps. La plupart des entreprises qui émettent des actions privilégiées paient aussi des dividendes à leurs actionnaires « normaux ». Lorsque les profits augmentent, et ceux-ci augmentent souvent, l’entreprise peut augmenter ses dividendes « normaux » mais pas les dividendes privilégiés. Il faut vous habituer à l’idée que le paiement que vous avez accepté ne variera pas. Pour ce, vous devrez soit acheter d’autres actions, soit revendre votre action privilégiée et essayer d’en avoir d’autres qui paient plus. Justement, parlons un peu des conditions de la revente.

Illiquide et en votre défaveur

Vous ne pouvez pas échanger des actions privilégiées si facilement. C’est l’entreprise qui détermine la date et le prix de revente au moment de l’émission de l’action. Si par exemple vous achetez en janvier 2021 une action privilégiée de RBC à 25$ qui paie 5%, les dates et prix de revente ressemblent souvent à:

  1. 12 janvier 2026 (et après) à 26$
  2. 12 janvier 2027 (et après) à 25,75$
  3. 12 janvier 2028 (et après) à 25,50$
  4. 12 janvier 2029 (et après) à 25,25$
  5. 12 janvier 2030 (et après) à 25$

Dans ce genre de conditions, vous êtes quasiment sûr que votre rendement sera de 5% par an pour les 9 prochaines années et ce n’est pas nécessairement un mauvais pari. Sauf que c’est l’entreprise qui décide si elle vous reprend l’action ou non. Si au 12 janvier 2026 elle estime que ce n’est pas dans son intérêt de le faire, vous restez avec votre action sur les bras. En revanche, si le 5 mars 2029, les actions privilégiées semblent prendre de la valeur, RBC peut exercer son droit et récupérer l’action avant qu’elles ne grimpent trop. Cela nous emmène au point suivant:

Un potentiel de croissance quasi nul, voire négatif

Si l’entreprise peut décider quand émettre l’action, quand la récupérer et à quel prix, vous comprenez vite pourquoi elle ne laissera jamais l’action grimper à des sommets. Elle ne va pas la racheter à prix d’or et au final, c’est comme si vous étiez locataire de cette action. Je ne vais pas être méchant en vous mettant un graphique de la croissance seule d’un indice d’actions privilégiées, je vais vous montrer celui du rendement total, dividendes inclus, depuis sa création en 2012, de ZPR, un ETF qui suit un indice d’actions privilégiées canadiennes:

En bleu l’ETF, en orange l’indice.

Dans des articles précédents, j’explique que l’on peut même gagner de l’argent quand les marchés sont plats et qu’il y a de la volatilité. C’est vrai, sauf qu’il s’agit souvent d’une mauvaise période qu’on peut traverser avec des gains. L’accumulation d’actifs pendant cette période se retrouve bien valorisée lors du cycle suivant à la hausse. Avec les actions privilégiées ça va ressembler au graphique tout le temps et la mauvaise période ne se termine jamais. 2013-2020 correspond à une bonne période de rendement des actions normales et des obligations. Comment supporter d’avoir un rendement de -0,38% par an pendant tout ce temps? Psychologiquement, c’est encore pire de se dire que l’action privilégiée de la compagnie que je détiens me fait perdre de l’argent, alors que l’action traditionnelle de cette même compagnie, m’en aurait fait gagner. Il y a de quoi se sentir dupe et non privilégié.

Alors bien-sûr, si vous en aviez acheté en janvier 2016, puis vendu en octobre 2018, puis racheté en mars 2020 pour les revendre en janvier 2021, vous auriez eu des gains. À condition d’être parvenu à les vendre! Mais pour l’investissement long terme passif ça n’a pas de sens. Le dernier paiement de 5,4% ne compense pas le fait d’avoir son investissement total qui a perdu lentement plus de 3% (paiements compris) en 8 ans, alors que le reste du monde s’enrichit.

Une fiscalité avantageuse sauf si…

Sauf si vous avez déjà des revenus du travail ou d’une pension autour de 55 000$/an et plus. Le chiffre n’est pas exactement de 55 000$, mais cela vous donne une idée du seuil. Si votre salaire ou votre pension est de 45 000$ vous avez à peu près 10 000$ de dividendes à vous permettre avec traitement fiscal avantageux. Si vous gagnez 100 000 par an, les dividendes ne sont plus pour vous la meilleure source de revenu du capital. Les gains de capitaux deviennent largement plus rentables. C’est d’autant plus dommage que les gains de capitaux sont issus de la croissance d’un investissement, et que les actions privilégiées offrent peu de croissance.

J’espère que vous voyez à quel point les actions privilégiées ne correspondent pas à la plupart des investisseurs. Il y aura toujours des gens qui en bénéficieront, mais pour la vaste majorité d’entre nous, cette classe d’actif ne nous concerne pas. Si vous avez été tenté par les sirènes habituelles du taux et de la régularité des paiements et de l’argument de la fiscalité, soyez bien sûrs que votre situation s’accorde bien à ce type d’investissement. Lorsque je critique la stratégie des dividendes aristocrates en disant qu’elle néglige un peu la croissance, cela reste une critique un peu théorique. Je ne catégoriserai pas les dividendes traditionnels comme une des pires formes de revenu, et jamais un investisseur en dividendes qui suit sa stratégie sera déçu de ses performances. Même les CPG, lorsque bien utilisés, ont leur place dans une stratégie de revenus. Pour les actions privilégiées ce n’est pas le même enjeu, il y a vraiment un risque réel de déception profonde.

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