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Les grandes bulles spéculatives: l’alchimie financière de 2008

Depuis 1929 il y a eu plusieurs bulles qui ont fait dévisser les marchés. Aux États-Unis il y en a eu à peu près tous les 10 ans et l’éclatement de la bulle au Japon dans les années 90 a aussi fait des ravages. Néanmoins, aucune de ces crises n’est comparable à celle qui a eu lieu l’été 2008 dans l’ampleur de la chute des valeurs et dans ses répercussions dans le monde. Pour bien comprendre ce qu’il s’est passé, il faut remonter plus en arrière dans le temps et observer le long processus de dérégulation de l’industrie financière en ce qui concerne l’octroi de crédits immobiliers.

Accéder plus facilement au crédit

https://indiamicrofinance.com/credit-default-swaps.html

Il y a, en apparence, rien de mal à essayer d’aider un maximum de personnes à accéder au crédit et à devenir propriétaires de leur logement. Devant la demande croissante de la population, l’industrie financière et les gouvernements ont, dès le début des années 2000, essayé de trouver des moyens d’alléger considérablement le risque associé au défaut de remboursement des prêts immobiliers. Par la création de nouveaux produits financiers et en entremêlant le tout dans toutes les strates de l’économie moderne, ils ont abouti à une sorte de soupe d’alchimiste censée transformer la pierre (l’immobilier) en or. Sans rentrer dans trop de détails, voici comment s’est opérée cette dérégulation :

Les titres adossés à des créances hypothécaires

Avant 2001, la banque qui vous prêtait l’argent pour votre maison gardait le crédit en sa possession. Elle devait être vigilante sur votre capacité de remboursement car votre défaut de paiement devenait sa perte. À partir de 2001, elle peut revendre votre dette à une autre banque d’investissement spécialisée. En clair, vous remboursez maintenant la banque d’investissement et celle-ci, du fait de ses nombreuses activités d’investissements, aura des critères plus faibles pour prêter son argent.

La banque d’investissement combine votre dette avec celle d’autres personnes pour en faire une super dette moins risquée. Si vous êtes considérés comme un emprunteur à risque modéré avec une note de B par exemple, votre dette va être mélangée avec celles d’emprunteurs notés AA. On mélange le tout dans de savantes proportions et la super dette qui en ressort va maintenant être considérée sûre avec une note de A. En résumé, on rend votre crédit plus sûr, mais on rend aussi le crédit des autres un peu plus risqué.

Cette super dette, ou plutôt cet agglomérat de dettes, va être découpée en parts, comme des actions, que d’autres investisseurs pourront acheter sur les marchés financiers. Donc maintenant, une fraction de votre remboursement de crédit et une fraction de celui de toutes les autres personnes qui font partie de la même super dette, va aller aux acheteurs de cette nouvelle classe d’actif qu’on va appeler: les titres adossés à des créances hypothécaires (mortgage backed securities). 

Cette nouvelle classe d’actif est une obligation qui dépend donc de 2 choses: la qualité du crédit des emprunteurs (vous ou moi), et le prix des maisons dans le pays d’où viennent les titres (les États-Unis). Un investisseur qui achète ces titres prend, dans son esprit, moins de risques que s’il investit en actions car il se positionne sur l’immobilier, et votre dette moyenne notée B passe inaperçue au milieu des autres notées AA. Pour lui, il a acheté du solide avec une note de A.

https://en.mercopress.com/2015/10/13/the-big-three-credit-rating-agencies-questioned-by-un-for-their-subjectivity

Les 3 grandes agences de notation qui évaluent le risque du crédit.

Les couvertures de défaillance

Ce système fonctionne bien mais tout de même, ce serait mieux si on pouvait passer nos titres de A à AAA. Après tout, il y a des trillions de dollars dans les fonds de pension du monde qui, par mesure de sécurité, ont pour obligation légale de n’investir que dans des actifs classés AA ou AAA. Ce serait dommage de passer à côté de cet argent. Alors un jeu d’assurances va rentrer en scène et c’est là que les choses vont vraiment s’assombrir car la spéculation n’aura plus de freins.

La banque d’investissement va donc chercher à s’assurer par une compagnie d’assurance qui elle est notée AA ou AAA. Si la banque fait faillite, la compagnie d’assurance doit lui verser 10 millions par exemple. En échange la banque paie une prime d’assurance tous les mois ou tous les trimestres. C’est la couverture de défaillance (credit default swap).

Le premier problème est que par cette tractation, la banque est capable de dire que les titres qu’elle vend (avec votre dette de maison dessus) sont maintenant assurés et peuvent donc être notés AA ou AAA.

Le second problème est que la banque n’est pas la seule entité capable de prendre cette assurance. Tout le monde en théorie peut s’assurer contre cette même banque. Arrêtez-vous un peu sur ce concept. C’est comme si vous pouviez prendre une assurance contre la valeur de la maison de votre voisin. Vous avez alors intérêt à ce qu’elle brûle pour toucher le gros lot.

https://wallstreetjackass.typepad.com/raptureready/2009/02/new-yorker-on-cds.html

Avec ces couvertures de défaillance, je ne sais jamais à qui je suis censé casser les jambes.

Par conséquent, les marchés vont s’emballer. D’abord, les citoyens habituellement notés C ou moins vont maintenant recevoir du financement quasiment au même titre que des citoyens notés AA. En plus, les acteurs de l’industrie vont se lancer dans tout un tas de paris et de spéculations sur les entreprises qui, selon eux, vont bientôt faire faillite. Par exemple, si je pense que Goldman Sachs va faire faillite dans 3 ou 4 ans, je prends une couverture de défaillance de 30 millions contre eux. Peut-être que Goldman Sachs fait la même chose sur ma compagnie. Des couvertures de défaillance vont être signées en masse partout dans le monde et majoritairement sur des entreprises qui détiennent des titres adossés à des créances hypothécaires. Le monde de la finance devient extrêmement risqué et corrélé au même facteur qui est: la valeur de l’immobilier américain.

Finalement, le troisième problème est simple. Les compagnies d’assurance qui émettent ces couvertures de défaillance, vont tellement assurer partout et rapidement qu’elles n’auront jamais assez de capitaux pour payer les sommes engagées en cas de faillite. À leurs yeux cela n’arrivera pas car elles ont assuré des produits notés A voire plus à la base, et le risque de défaut est normalement faible sur cette note. Mais, certains investisseurs qui se méfient de ce système vont parier contre ces mêmes compagnies en prenant une assurance contre l’assureur. C’est à peu près là qu’on touche le fond.

Du côté des particuliers

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Carte des saisies de maison aux États-Unis en 2008

Tout ce que je décris plus haut concerne les financiers. La vaste majorité des citoyens ne réalisent pas l’ampleur de cette dérégulation. Tout ce qu’ils constatent c’est que maintenant il est beaucoup plus facile d’acheter une maison. Voyons de manière concrète ce qui a changé.

Les nouveaux critères

Avant 2001, il fallait pour acheter une maison, produire 30% ou 20% de la valeur de la maison en cash. C’est un acompte qui nous protège un peu contre le surendettement, surtout si la valeur de la maison chute. Il fallait aussi avoir une situation financière stable et un bon historique de remboursement de crédit. Après 2001, la part d’acompte baisse beaucoup. On peut même emprunter avec 0% et pire, rien ne vous empêche d’emprunter votre acompte à une banque pour obtenir le prêt d’une autre. C’est d’ailleurs quelque chose que l’on peut toujours faire maintenant. Les banques vont bien entendu communiquer sur leurs nouveaux critères, toujours plus bas et toujours plus flexibles pour vous permettre de réaliser votre rêve. Aux États-Unis, on prête aux plus risqués. Il suffit de leur donner un taux d’intérêt variable et un peu plus élevé. Cela va s’appeler les subprimes. En voici quelques illustres exemples :

  • Le prêt NODOC : vous venez remplir votre demande de prêt et vous n’avez besoin d’aucune documentation pour prouver votre capacité de remboursement.
  • Le prêt NINJA : celui-ci est mon préféré. Vous obtenez un prêt sans revenu, sans travail ni actif financier. L’acronyme NINJA signifie No Income, No Job or Assets. 

Sous la pression du Congrès américain pour rendre le crédit encore plus abordable, les agences du gouvernement vont, en 2010, acheter et garantir les 2 tiers de ces subprimes. N’oubliez pas que ce sont ces subprimes qui vont se retrouver, notés AA ou AAA et fractionnés en mini parts, dans les portefeuilles d’investissement de particuliers, de banques, de compagnies, de fonds de pension de retraite et même de villes dans de nombreux pays dans le monde. Ces prêts vont plus tard être considérés comme emprunts toxiques.

https://www.german-retail-blog.com/topic/past-blogs/SP-looks-forward-318

La bulle immobilière

On l’ignore un peu trop souvent mais l’immobilier est normalement un investissement très stable qui se maintient historiquement autour de l’inflation. C’est en tout cas vrai au niveau de moyennes nationales. Au niveau local, cela dépend évidemment de l’économie de la ville ou de la région.

http://observationsandnotes.blogspot.com/2011/06/us-housing-prices-since-1900.html

Prix des maisons aux États-Unis entre 1900-2010

Vous voyez sur ce graphique comme les prix restent stables la première moitié du siècle. La hausse perçue dans les années 70-90 est dûe à la forte inflation de cette période et non à des gains réels de valeur. C’est aussi l’époque où la demande pour devenir propriétaire devient plus forte, ce qui a poussé l’industrie à essayer de satisfaire cette demande.

Passé 2001, de plus en plus de gens peuvent emprunter et acheter, mettant le feu à la demande et, malheureusement, aux prix aussi. Plus le crédit est abordable, plus les prix augmentent et plus les particuliers se plaignent de la difficulté d’acheter. Alors on rend le crédit encore plus abordable et les prix augmentent encore etc… Inutile de dire que les baby boomers qui avaient acheté dans les années 60-70 en milieu urbain, et qui vendent en 2005 par exemple, peuvent passer une retraite dorée grâce à cette bulle. Par contre certains ne vendent pas, et préfèrent prendre une deuxième hypothèque contre la nouvelle valeur de leur maison pour profiter de cette hausse. Imaginez-vous assis sur un coffre valant subitement 1 million sans pouvoir l’ouvrir ni le vendre. Les banques sont donc ravies de vous prêter 800 000$ par exemple, et en général, vous « investissez » cet argent dans une cuisine en granit, une salle de bain en marbre, une piscine et des vacances bien méritées. Ainsi, sur papier, votre maison monte à 1,5 millions et vous pouvez emprunter un autre 200 ou 300 000$. Pendant ce temps, la banque injecte votre deuxième hypothèque dans le système des subprimes.

L’éclatement

https://www.cnbc.com/2018/09/14/the-next-financial-crisis-why-it-looks-like-history-may-repeat-itself.html

Faillite de la banque Lehman Brothers

On fait remonter le début des problèmes entre 2004 et 2006 lorsque la Fed, la banque centrale américaine, relève progressivement les taux d’intérêt de 1 à 5,25%. Cela a provoqué une chute des prix de l’immobilier allant jusqu’à 20% dans certaines villes dès 2006. Beaucoup d’emprunteurs, surtout ceux des subprimes, font défaut et perdent leurs maisons que la banque récupère. Mais ces maisons sont maintenant des actifs en baisse que plus personne ne veut acheter.

Entre 2006 et juillet 2008, les banques arrivent à amortir les pertes en utilisant d’autres capitaux ou en rallongeant les durées de crédit des personnes en difficulté de paiement (pour baisser le paiement mensuel). Le problème c’est qu’à cette même époque, la fragilité du système devenant apparente, c’est là que la spéculation sur les couvertures de défaillance augmente. La Fed estime en avril 2007 que les banques pourraient perdre 100 à 150 milliards de dollars, alors la spéculation contre les banques monte encore.

Du côté des épargnants on découvre aussi que les placements sûrs dans des titres de trésorerie banquière étaient en réalité exposés aux subprimes. Beaucoup d’entre eux, perdant confiance, vont récupérer cet argent. Les banques devenant de plus en plus sous capitalisées, doivent vendre d’autres actifs, comme leurs actions, pour générer du capital. Cela déclenche donc une baisse du côté des actions. En début 2008, Northern Rock est la première banque nationalisée en Grande-Bretagne à cause de cette crise. Finalement, le 15 septembre 2008, le gouvernement américain autorise la banque Lehman Brothers a faire faillite sans la secourir. Pour éviter le même sort, les autres banques tentent de se faire racheter ou de faire appel à leurs assurances… mais les assureurs eux-mêmes ne peuvent pas rembourser tout le monde. Après 2 ou 3 paiements, eux-mêmes se retrouvent au bord de la faillite, déclenchant en même temps la faillite des assureurs qui avaient couvert la spéculation contre eux. Je pense que vous comprenez globalement l’imbroglio qui s’en suit. Toutes les couches de l’économie mondiales sont atteintes. Les emprunts toxiques s’étant glissés presque partout avec l’étiquette d’investissements stables et peu risqués, ce sont des institutions sensibles qui se retrouvent en danger. Des fonds de pensions, des villes, des banques et des compagnies d’assurance, mais aussi des entreprises qui licencient, des propriétaires endettés mais qui n’ont plus de biens et des épargnants qui perdent beaucoup.

https://www.forbes.com/sites/jessecolombo/2014/07/01/these-23-charts-prove-that-stocks-are-heading-for-a-devastating-crash/

Des conséquences encore mal évaluées

https://www.commondreams.org/views/2018/08/29/failure-punish-white-collar-crime-after-2008-financial-crisis-helped-produce

À la suite du krach boursier, les gouvernements dans le monde s’endettent massivement pour renflouer les banques, ce qui débouchera entre autres sur la crise des dettes en Europe vers 2011. Les taux d’intérêt chutent pour conserver une forme d’activité économique ce qui a pour risque de créer une nouvelle bulle du crédit. Les marchés financiers sont remontés relativement vite, dès 2010 grâce à une politique monétaire souple, mais tout ceci n’est pas sans risque. L’une des conséquences les plus dangereuses est probablement dans l’incapacité du système à démontrer une forme de justice. Une fois la crise passée, de nombreuses manipulations et des violations de la loi ont été révélées de la part des institutions financières. En dépit d’amendes, aucune sanction pénale n’a jamais été prise. Les conséquences de la crise de 2008 se font encore sentir jusqu’à maintenant tant dans les difficultés économiques des états que dans la défiance des générations post 2008 à l’égard des institutions en général. La plus grande perte est peut-être bien celle de la confiance des citoyens envers leurs « élites ».

 

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