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Les grandes bulles spéculatives: le Krach de 1929

Plus de 200 ans après la crise de 1720, le monde a beaucoup changé. L’Europe s’est déchirée dans ses rivalités nationalistes et les empires français et anglais sont des puissances sur le déclin. Le gros de l’activité économique se déroule maintenant aux États-Unis qui, imprégnés de leur héritage britannique, pousse le libéralisme économique au sommet. Athènes et Sparte se sont entretuées permettant ainsi l’essor de Rome. Sauf que la Rome du 20ème siècle a la taille d’un continent, l’expérience de la guerre industrielle et la culture des affaires et de la haute finance.

The roaring 20’s

https://fr.dhgate.com/product/roaring-1920s-flapper-dress-costumes-great/418775428.html

Il y a une décomplexion certaine aux États-Unis pour parler d’argent et pour faire des affaires en toutes circonstances, surtout en période de forte prospérité. On n’hésite pas à associer les affaires à la religion et Jesus a parfois été considéré comme un homme d’affaire d’exception, parvenu à « vendre » son message tel un communicant moderne. Toujours est-il que dans les années 20, New-York devient le centre du monde de la finance et que si vous voulez réussir dans ce domaine, vous devez aller travailler à Wall Street. Je ne m’étendrais pas sur les largesses et le train de vie des grandes fortunes américaines de cette époque. Encore une fois, rien de tel qu’un roman pour se plonger dans une atmosphère et si vous lisez The Great Gatsby (Gatsby le Magnifique), vous en aurez un bel aperçu.

Ce qui m’intéresse par contre c’est la folie spéculatrice qui va surtout accélérer en 1928. Entre mars 1928 et septembre 1929, les marchés vont monter autant qu’entre 1923 et 1928. En 18 mois, une compagnie comme Radio Corporation of America a pris 434,5%. On observe aussi une forte augmentation de l’investissement à la marge, c’est-à dire les gens qui empruntent pour investir. 1 milliard de dollars étaient empruntés pour investir en 1921 contre près de 9 milliards en 1929. Le nombre d’investisseurs n’est pourtant pas énorme, on est encore au début de la démocratisation de la finance et seule une forme d’élite est capable d’acheter des actions et de spéculer. Ce qui signifie que l’augmentation des emprunts se concentrent entre les mains des mêmes personnes qui ne font qu’augmenter leur taux d’endettement au fur et à mesure que les actions montent.

Manipulations des marchés

https://pxhere.com/en/photo/1434845

C’est aussi une époque où la finance est très peu régulée et il est facile de monter des opérations à grande échelle pour tromper le public et s’enrichir rapidement en toute légalité. Il suffit de s’organiser en coalition. Voyez plutôt:

Plusieurs traders doivent se concerter pour mener à bien ce plan. Le plus doué d’entre eux va se livrer au gros des échanges. Il va commencer par se procurer le registre d’un spécialiste de la bourse. Ce registre qui devrait être privé, vaut de l’or entre les mains d’un trader. En effet, dans ce registre se trouvent inscrits tous les ordres en attente donnés par des clients. Si ces ordres sont en attente, c’est parce qu’ils ont été donnés en décalage des prix actuels, soit trop hauts, soit trop bas. Notre trader sait donc quels actions le public est prêt à surpayer et quels sont les paris des autres joueurs. C’est un peu comme si vous jouez aux cartes en connaissant le jeu de vos adversaires. Ensuite il peut commencer à accumuler, pendant plusieurs semaines, avec tact et douceur une certaine quantité d’actions d’une compagnie soigneusement choisie. Si c’est un artiste, il va même obtenir des options sur l’achat de ces mêmes actions au prix actuel. Puis, pour mettre encore plus de chances de leurs côtés, les traders vont commencer à s’échanger toutes ces actions entre eux en levant un tout petit peu le prix à chaque fois. William va vendre 100 actions à 20$ à Shelby. Shelby lui en revend 200 à 20,5$. Le jeu continue ainsi entre tous les traders coalisés, comme mes marchands vénitiens, créant ainsi une activité artificielle sur cette action. Or, en 1929, la technologie est suffisamment développée pour que tous ces échanges ne passent pas inaperçus. L’action de la compagnie suscite maintenant l’intérêt des autres investisseurs qui sont persuadés que William, Shelby et consort ont des informations sur cette compagnie qui leur permettent d’agir ainsi. C’est à ce moment que les traders doivent sortir une belle histoire dans les médias. Une rumeur sur la découverte d’une mine ou d’un gisement, une fausse nouvelle qui semble favoriser les affaires de la compagnie ou n’importe quoi qui donne de la crédibilité à ce flot d’échanges. Une fois que le public mord à l’hameçon, les ordres d’achat affluent et le prix de l’action monte encore plus et c’est le moment pour nos traders de vendre et d’exercer l’option qu’ils avaient achetée plus tôt. Les autres investisseurs se retrouvent avec toutes ces actions surgonflées, le prix peut continuer à grimper encore un moment avant que tout ne retombe d’un coup.

Que dire aussi des directeurs qui pouvaient parier sur ou contre les actions de leur propre compagnie lorsqu’ils savaient que leurs résultats trimestriels étaient très bons ou mauvais? Il n’y avait pas de lois contre les conflits d’intérêt et certains se sont enrichis grâce à la faillite de leur compagnie.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Djia_1921_1929.png

La perte de confiance

Wall Street est à son sommet le 3 septembre 1929 et il faudra 25 ans pour revenir à cette même hauteur. En réalité, il y a longtemps que l’activité économique réelle est à des années lumières du niveau des spéculations. La chute des marchés en septembre a finalement entraîné la déroute d’octobre car elle a été aidée par un événement anodin en apparence mais qui psychologiquement a eu son importance sur la foule.

Roger Babson était un conseiller financier qui années après années ne cessait de répéter qu’un krach surviendrait. Babson avait probablement vu, comme d’autres, que la spéculation était excessive mais étant incapable de prévoir l’exacte date du krach, sa prévision était inutile. Je peux aussi vous prédire une chute des marchés dans le futur, ou une chute de neige l’hiver prochain, ça ne vous aidera pas à vous organiser. Le problème c’est que le 5 septembre à 2 heures de l’après-midi, Babson réédite sa prophétie publiquement et dans les heures qui suivent les marchés plongent. Ce qui semblait impossible 2 jours plus tôt semble maintenant probable. C’est une chose fragile que la confiance, surtout lorsqu’on construit dans les airs. Tout le mois de septembre verra une forte volatilité avec une tendance à la baisse.

Finalement le 21 octobre sera fatal car le niveau des pertes devient tel que tous ceux qui avaient investi à la marge (emprunté pour investir) se voient réclamés plus d’argent ou de garantis contre leur emprunt étant donné que les investissements ont beaucoup perdu en valeur. À ce moment, ces investisseurs ont 2 choix. Soit ils injectent effectivement plus d’argent et achètent plus d’actions. Soit ils n’ont pas plus d’argent (après tout ils avaient déjà emprunté) ou ne veulent pas investir plus dans ce marché fou et vendent. Dans tous les cas, ils ne peuvent pas garder leur position intacte. Comme vous vous en doutez la plupart est obligée de vendre, en même temps, et cela précipite vertigineusement les actions vers le bas ce qui aggrave le cycle et le perpétue puisque chaque fois que les actions baissent, d’autres investisseurs doivent renforcer ou liquider leur position. Ce jour-là, il y a un tel volume d’ordres de vente donnés qu’il faut attendre 1h40 après la fermeture de Wall Street pour que la dernière transaction ait fini d’être enregistrée. Le 24 octobre les chutes sont encore plus impressionnantes et ce sera le fameux jeudi noir. Le 29 octobre sera encore pire.

Pourtant, beaucoup d’experts tenteront de rationaliser les choses et d’expliquer que les prix remonteront très vite. Le président Herbert Hoover dira même que les affaires du pays se portent sur de bonnes bases. Même Keynes dit à ce moment que les actions sont à un prix raisonnable. Il y a débat sur les causes de la dépression qui a suivi, et la politique monétaire avec des taux d’intérêts à la hausse à ce moment a forcément amplifié le phénomène (en 2008 on a appris de nos erreurs). Et c’est sans doute vrai que les prix dans les années 30 étaient anormalement bas et ne reflétaient pas non plus la valeur réelle des compagnies. Malheureusement, les prix continueront à chuter jusqu’en 1932, de manière moins brusque certes, mais inexorablement plus bas. À son sommet en 1929, General Electric valait 396,25$. Après le krach, le 13 novembre 1929, elle valait 168,12$ (-58%). En 1932, à son plus bas elle valait 8,5$ (-98%). Lorsqu’un investisseur vend avec de telles pertes, il s’agit d’argent qui a effectivement disparu dans le vide. Cette richesse est évaporée. Elle n’ira pas aider à la recherche ni à créer des emplois ni à innover.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Djia_oct_1929.png

 

Dernière réflexion

On peut appeler ça les limites du capitalisme, mais les 2 exemples de spéculations précédents, les tulipes et 1720, qui se déroulaient avant l’existence du capitalisme, prouvent plutôt qu’il s’agit des limites de la liberté. Le capitalisme est un énorme catalyseur de liberté car, de par son essence même de libre entreprise, il ne cherchera pas à la freiner. Nous ne vivons pas dans un système autoritaire ni paternaliste qui nous dicterait ce qu’il faudrait faire et à quel moment le faire en terme de choix de mode de vie. Les autorités essaient d’énoncer les règles du jeu à l’avance mais nous sommes relativement libres de les respecter ou pas. Sans oublier que nous sommes aussi influencés par d’autres acteurs puissants (publicité, amis, famille…) qui ont des intérêts qui ne sont pas forcément les nôtres. Tout de même, les messages publics sont connus, officiels, ouverts et simples: allez à l’école, essayez d’avoir un diplôme ou une certification, assurez-vous, cotisez ou économisez pour votre retraite, ne fumez pas, ne buvez pas trop, la drogue c’est dangereux, conduire sous influence aussi, trop de sucre c’est mauvais, vaccinez-vous etc… Aussi imparfaits que soient ces messages, et aussi imparfaits que peuvent être les institutions qui sont sensés les promouvoir (éducation, santé, etc..), le libéralisme laisse toujours une part de choix et s’adapte au fil du temps à sa population. Si un jour plus personne ne veut se vacciner, ou si on ne veut plus d’immigration, le discours politique va peu à peu s’adapter à ça. S’il y a une demande pour le bio, le système économique fournira du bio et en même temps, paradoxalement, s’il y a une demande pour des pesticides cancérigènes, il fournira aussi ce pesticide. Malgré la régulation ou la prévention, notre système libéral au sens social et économique ne peut nous sauver contre nous-même.

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