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Les grandes bulles spéculatives: le Krach de 1720

Pour cette nouvelle histoire, nous sommes maintenant en plein 18ème siècle au coeur des luttes de pouvoir et d’influence des royaumes de France et d’Angleterre. Contrairement à nos tulipes, cette crise est vraiment purement financière et peut paraître semblable aux crises modernes mais il faut bien garder en tête que le capitalisme n’existe pas encore. Nous sommes dans le système mercantiliste où les compagnies sont étroitement liées avec les gouvernements, et où la richesse provient principalement des exportations et de l’exploitation de colonies via des compagnies à dimension quasi étatique qui possèdent des monopoles. La rivalité qui oppose la France et l’Angleterre à cette époque est avant tout économique avant de se décliner sur les champs de bataille avec la fin qu’on lui connaît lors de la guerre de 7 ans (qui en a duré 9 et qui est en fait la vraie première guerre mondiale). Nous avons donc un parallélisme saisissant entre les événements de France et ceux d’Angleterre qui mènent à cette crise.

The South Sea Company

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:SouthSeaCompany_Armorials.png

Armoiries de la Compagnie

La Compagnie de la mer du Sud est fondée en 1711 pour gérer le monopole du commerce avec les colonies espagnoles d’Amérique, en particulier le Pérou et l’Équateur. De grandes richesses sont à prévoir de ces échanges car les galions espagnols semblent revenir avec de plus en plus d’or dans leurs cargaisons. De plus, plusieurs traités semblent aller en faveur d’un tel commerce, notamment une entente avec la Royal African Company pour transporter des esclaves en Jamaïque.

L’autre but de la compagnie était de restaurer la confiance dans les obligations d’état que le gouvernement émettait pour financer ses guerres et sa politique coloniale. La compagnie a donc injecté 10 millions de livres sterling en obligations du gouvernement en échange de ce fameux monopole. Les investisseurs britanniques étaient très attentifs à ces tractations car ils n’avaient aucun doute que ce nouveau monopole doublé du commerce d’esclaves allaient rapporter gros. La simple promesse d’un tel négoce suffit à attirer des capitaux en masse, avant même que la compagnie ne réalise le moindre profit. La guerre de succession d’Espagne devait se terminer en 1714, et en 1711, les perspectives de commerce avec un pays contre lequel on fait la guerre ne devraient pourtant pas enthousiasmer les foules. Mais comme Keynes l’explique, lorsque vous bâtissez un château dans les airs, vous n’avez plus vraiment besoin du support de la réalité.

On pourrait faire une liste exhaustive des anecdotes de mauvaise gestion de cette compagnie. Il suffira de dire que les dirigeants comme John Blunt n’avaient pour la plupart aucune expérience en matière de commerce avec l’Amérique. Ils étaient par contre doués pour les relations publiques et pour vendre du rêve. Alors, pendant que des cargaisons étaient acheminées aux mauvaises destinations et que peu d’opportunités réelles de commerce voyaient le jour, l’action de la compagnie se portait plutôt bien.

La Compagnie du Mississipi

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:John_Law-Casimir_Balthazar_mg_8450.jpg

John Law

À la mort de Louis XIV, l’héritage financier du grand roi est plutôt mauvais. La dette du pays équivaut à 10 années de recettes fiscales. À titre de comparaison, la dette actuelle de la France n’équivaut qu’à un peu plus de 3 années et demie de recettes. Philippe d’Orléans, le régent qui dirige le royaume en attendant la majorité de Louis XV, fait donc appel à un financier écossais exilé qui répond au nom de John Law. C’est un personnage à la psychologie assez fascinante qui va s’inspirer de la Compagnie des mers du Sud en Angleterre pour fonder la Compagnie du Mississipi. Il va créer un gigantesque conglomérat de compagnies en 1716 dont les actions sont interchangeables contre des obligations du gouvernement. Lui aussi, parvient ainsi à restaurer la confiance en la dette publique par le biais de perspectives de commerce avec l’Amérique (au nord cette fois, surtout en Louisiane). Il parvient même à absorber la banque Royale dans sa compagnie. Il faut savoir que Law a une idée révolutionnaire pour l’époque. Il compte remplacer l’argent métal contre du papier monnaie qui serait garanti par l’état. L’histoire va mal se terminer mais son idée fera du chemin puisque nous avons tous utilisé des billets de banque sans même y réfléchir à 2 fois.

Toujours est-il que la Compagnie du Mississipi attire des investisseurs de partout et par le simple attrait de capitaux, des fortunes se créent. Dopée par ce projet, l’action va prendre énormément de valeur en l’espace de 2 ans uniquement, toujours sans fondement réel ni de gains ou profits importants réalisés.

What goes up…

En Angleterre on s’inquiète un peu du succès de cette compagnie française et comme la guerre avec l’Espagne est terminée, on se dit que maintenant l’or va pouvoir couler à flot. En 1720, les dirigeants financent à nouveau l’état à hauteur d’achat de 31 millions de livres d’obligations et en réaction, l’action prend 230% en montant à 300£. Pour la prochaine émission d’actions, on prévoit un plan simple en paiement en 8 fois après un dépôt de 60£. Un mois plus tard l’action était à 550£. Une autre émission propose cette fois un dépôt de 10% et pas de paiement avant un an. L’action atteint les 1 000£. Finalement ils ont réussi à concurrencer les Français non pas en terme de profits de commerce mais en terme de gains spéculatifs.

Lorsqu’autant d’argent est échangé sur si peu de faits tangibles, il y a bien entendu tout un tas d’individus qui réalisent l’ampleur de la folie ambiante. Parmi eux, les plus malins profitent de cette bulle en créant aussi leur compagnie avec comme promesse des contrats juteux d’échanges internationaux. À cette époque des projets farfelus voient le jour et reçoivent du financement. Jugez plutôt ces exemples: on trouvait des compagnies pour extraire l’argent du plomb, extraire la lumière du soleil des concombres et « une compagnie pour entreprendre des projets à grands profits, mais personne ne doit savoir de quoi il s’agit. » On ne cherchait même plus à masquer la fraude et cette dernière compagnie improbable a, en 5 heures, réussi à lever suffisamment de fonds pour que le promoteur puisse s’enfuir en Europe continentale sans qu’on n’entende plus jamais parler de lui.

Tout ce qui monte…

En France on n’est pas en reste. John Law contrôle à lui seul tout le commerce extérieur et le système fiscal du pays. Il se convertit même au catholicisme pour prêter plus de vertu à son projet. Sa compagnie a absorbé entre temps la Compagnie française des Indes orientales et la Compagnie de Chine. Il a besoin de réguler la circulation d’or et d’argent et il finit par interdire la possession de plus de 500 livres de métaux précieux. Les gens sont obligés d’aller déposer leur or à la banque de Law pour l’échanger contre des billets. Les investisseurs s’installent rue Quincampoix, aux portes de la compagnie du Mississipi. Les maisons sont divisées en petits bureaux loués pour de petites fortunes pour pouvoir échanger les actions plus rapidement. Faîtes une pause littérature avec le roman Le Bossu de Paul Féval (le chevalier de Lagardère) pour apprécier l’atmosphère de cette époque. Un bossu parvient à acheter (cher) la niche d’un chien dans cette rue et il fait fortune en faisant signer les échanges d’actions sur sa bosse qui dit-on, porte bonheur.

Du côté des spéculations, Law produit une deuxième série d’actions à 550 livres/unité qu’il fait appeler « les filles » pour les distinguer des actions de la première génération. Cependant pour avoir le droit de les acheter, il faut prouver qu’on a déjà au moins 4 actions de la production précédente. Donc si vous voulez rentrer sur le marché, il vous faut trouver à prix d’or un vendeur pour 4 « mères », et vous pouvez avoir des « filles ». Les « mères » et les « filles » grimpent donc en flèche. Comme ce système fonctionne bien, Law ne s’arrête pas là et fait donc faire des « petites-filles » à 1 000 livres/unité accessibles à ceux qui ont déjà eu 5 « filles ». L’action monte jusqu’à 10 000 livres notamment grâce au système des spéculations à prime « inventé » par Law. En réalité c’est une variante des options. Pour 1 000 livres vous pouvez avoir une option sur une action à 10 000 livres pendant 6 mois. Des rumeurs circulent qu’on pourra les vendre pour 18 000 livres plus tard. Le pire c’est qu’à leur sommet, ces actions atteindront les 20 000.

must go down

En Angleterre, les dirigeants de la Compagnie de la mer du Sud finissent par réaliser que les prix pourront difficilement grimper plus haut, et devant l’absence obstinée de profit, ils préfèrent tout vendre en toute discrétion en 1720. Discrétion toute relative car lorsque la nouvelle fuite, en août 1720, la chute est inéluctable et brusque. Les tentatives du gouvernement pour stabiliser les événements sont inutiles et finalement, le Parlement vote la loi sur les bulles pour interdire l’émission d’actions par des entreprises. Il faudra attendre plus d’un siècle, en 1825, avant que cette loi ne soit abrogée. C’est dire le traumatisme d’une nation qui a inventé le capitalisme. Certains verront une certaine ironie en découvrant qu’Isaac Newton fut victime de cette bulle. Lui qui a si bien théorisé la loi de la gravité n’avait pas pu voir que la finance ne pouvait y échapper. Il le résume bien dans cette phrase: « je peux mesurer les mouvements des corps célestes, mais pas la folie de la foule. » La physique et la psychologie sont bien 2 domaines distincts.

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:South-sea-bubble-chart.png

Bulle de la Compagnie des mers du Sud

…doit redescendre

En France Law a de plus en plus d’ennemis et sa politique sur les métaux précieux mécontente beaucoup de monde et de mauvaises rumeurs circulent sur son compte. De plus, son discours sur les merveilles du commerce en Amérique atteint ses limites. Or son système entier est basé sur la confiance en sa personne. Lorsque le prince de Conti  et le duc de Bourbon viennent en personne rue Quincampoix retirer leur argent, des émeutes ont lieu. Law ne peut plus contrôler la chute du cours et le 22 mars la rue est fermée. Devant la perte de confiance du public, le garde des sceaux d’Argenson propose une banqueroute. Le 21 mai, un édit est donc prononcé pour réduire graduellement la quantité de billets et d’actions que la compagnie devrait émettre. Ce qui signifie qu’on planifie la chute progressive de la valeur de l’action à 5 000 livres (-75%). S’ensuit une panique incroyable que l’édit du 27 mai, 6 jours plus tard, annulant celui du 21, ne pourra pas empêcher. Le 29 mai, Law est destitué et l’or et l’argent sont remis en circulation mais il est trop tard. Le 17 juillet de nouvelles émeutes éclatent avec une quinzaine de morts que l’on ramasse à la fin de la journée. Il faut tout de même noter que certains économistes et marchands de l’époque ont remarqué à quel point ce papier monnaie avait pu dynamiser les échanges internationaux en augmentant la vitesse de circulation des capitaux. C’est pourquoi cette idée ne mourra pas et sera tentée avec plus de succès dans le futur.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/79/John_Law_cartoon_%281720%29.png

Caricature de John Law en 1720

Dernière réflexion

Le parallélisme entre ces deux bulles est frappant mais pas anodin. L’Angleterre ne pouvait pas laisser la France développer un système qui semblait l’enrichir sans l’imiter et vice versa. Pris dans la tourmente des événements, les deux pays ont donc couru à la même catastrophe. Plus tard, lorsqu’Adam Smith écrira La Richesse des Nations, il aura en tête ce genre de désastres financiers que le mercantilisme pouvait créer, et il aura à coeur d’inventer un système qui sortira de cette économie dépendante du contrôle de colonies. Le libéralisme qu’il théorisera se voudra redistributeur de richesses, et sera avant tout dans le but de briser les monopoles et la concentration des capitaux entre les mains de quelques individus, tout-puissants, à la tête de compagnies armées par la première puissance mondiale de l’époque.

Les problématiques ont-elles beaucoup changé depuis 1776?

2 Comments »

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